La rue des Consuls, sans doute la plus ancienne de la médina de Rabat, est un passage familier pour les habitants de la capitale marocaine. Elle fut baptisée ainsi car, en 1912, les représentants des puissances étrangères y avaient trouvé résidence. Remontant probablement au temps des Mérinides (XIIe - XVe siècles), elle constitue aujourd'hui l'une des principales artères de la ville.
Débutant au bout de la place du Souq El Ghzel, la rue des Consuls sepiolonge au delà de Souq Essabbat et de la rue Souika par la rue Ouqqasa. Elle se trouve ainsi au coeur des voies qui conduisent à Bou Kroum, autrefois faubourg des tisserands, au Mellah (quartier juif) et à El Bhira, à ses mosquées et à ses sanctuaires. Il s'agit d'un passage de résidence, de consommation, de travail, de culte et de distraction, marqué par un allant fluide où coexistent piétons et cyclistes, mais aussi pousseurs de charrettes, portefaix de tout genre, commerçants et chalands, autour de magasins et d'étals exposant toutes sortes de marchandise. De cet ensemble adossé aux quais du Bou Regreg, côté Bab Bhar, et à la muraille andalouse, il est facile de rejoindre à pied les pôles d'attraction du centre-ville de Rabat, ses boulevards, ses arrêts de bus et de taxis, ses lieux de provision et de distribution, comme le marché municipal.
Ici, se presse continuellement une foule vivante et bariolée, locale et touristique qui arpente un passage soigneusement pavé, recouvert de lattes de roseaux qui tamisent la lumière et procurent une ombre bienfaisante lors des chaudes journées d'été.
Venelle à la vie bruissante, reliée au monde par ce qu'elle suscite de pittoresque, mêlant le charme de l'ancien à la couleur locale, elle n'exige pour sa découverte que patience et bonne humeur. Ici, une atmosphère enveloppante peut saisir le promeneur jusqu'à une heure avancée de la soirée ; atmosphère qui conjugue le plaisir folâtre de ceux qui, sans hâte excessive, font des haltes devant les magasins, et les espérances diffuses ou précises des marchands qui les guettent, ou les pressent d'acheter.
Le temps libre interstitiel des jours de semaines y est foncièrement extraverti. C'est durant ces heures que l'on monte des « affaires », des projets, que l'on s'enquiert pour un achat exceptionnel ou furtif, que l'on visite un saint, ou que l'on conduit sa vie galante.
C'est le lieu de paroles d'approche et de marchandages ou d'autres à verser à certains jeux. Par exemple, le jeu de dames ou de cartes, fréquents prétextes à de petits attroupements d'amateurs (toujours des hommes d'un certain âge), d'autant plus qu'ils donnent parfois matière à des sortes de championnats, mais qui s'apprécient également en de calmes tête-à-tête. À ces rencontres, se conjugue un effet de divertissement sous-jacent souligné par les chansons diffusées par un lecteur de cassettes ou un poste de radio que peu de personnes écoutent.
Signe d'une plus grande disponibilité des marchands locaux ou avatar d'un penchant marqué pour le tourisme, activité lucrative mais épisodique ? Car autrefois, la rue des Consuls était un lieu où se traitait la plus grande partie du commerce de la ville (cotation des produits comme le thé, le sucre, les savons, les épices, les broderies de Fès, les dentelles de Salé ou les plumetis de Rabat).
Aujourd'hui, elle s'accommode d'une « spécialisation » perceptible à l'étalage de produits artisanaux destinés principalement à une clientèle de touristes étrangers. Parmi ces produits, les tapis tiennent une place de choix et rappellent que l'on est à proximité de Souq El Ghzel, autrefois animé deux fois par semaines (le jeudi et le dimanche matin), par les fileuses de la médina et de la Casbah, qui viennent y écouler le produit de leur travail, les écheveaux de laine filée à la main. Les magasins de la rue des Consuls en ont hérité les tapis de haute laine de Rabat, les hanbel à bandes courtes de Salé, les toisons sombres des Zaïan ou les tapis berbères aux simples motifs décoratifs en plus des cuirs gaufrés, des poteries aux enluminures vertes et bleues, de la bijouterie en argent...

Mais où sont donc les forgerons, les teinturiers, les fabricants de nattes et les tisseurs de soie qui occupaient boutiques et galeries des foundouqs et qui ont alimenté les récits des voyageurs et des historiens ? Il faut dire que la rue des Consuls a subi une évolution qui lui a fait perdre beaucoup de son importance depuis que l'extension de la ville de Rabat a fait des quartiers d'El Elou et El Gza d'abord, puis de plus en plus ceux de Hassan de la nouvelle ville et de l'Océan, des espaces attractifs et mieux équipés.
Quelques vestiges montrent toutefois que la rue des Consuls fut un passage authentiquement urbain où l'on a pris soin de qualifier chaque espace. Il s'agit, entre autres, de Jemaâ El Guezzarîn qui s'élève à l'endroit de la qubba vénérée de Lalla Fatma Treda, femme d'origine andalouse, célèbre et respectée pour ses vertus et son savoir, dont la dépouille repose ici, dit-on, depuis 1610. Ce lieu de culte est aussi bien le catalyseur de déplacements des habitants et chalands à certaines heures de la journée, qu'un espace d'une grande convivialité locale.
Deux fondouqs ont été construits sur un plan mettant à profit l'héritage d'une architecture arabo-andalouse, avec une cour entourée de colonnes supportant une galerie sur laquelle s'ouvrent des chambres à l'étage.
Plus bas, une porte, Bab Souq El Ghzel, qui séparait à partir de 1906 le Souq El-Tahty le marché inférieur et le Souq El-Fouqy, le marché supérieur, vient rappeler qu'il y avait une limite entre métiers moins polluants comme les fileurs de soie, les marchands de tissus et de cotonnades, et autres réputés plus bruyants à l'instar du travail du fer et du bois.
Il en reste tout de même un rayonnement emprunt d'une certaine intensité affective, car les boutiques qui y sont installées participent largement à sa grande animation. « Antichambre et salon », la rue des Consuls demeure un passage où l'on achète et l'on vend, on processionne, on aime et on délaisse, autant d'éclairs significatifs que les chalands et les visiteurs se font un plaisir de vivre.
Authenticité culturelle et identitaire, marquée également par l'attrait particulièrement fort des Rbatis et Slaouis pendant le mois sacré du Ramadan, moment d'une vitalité sociale et d'une familiarité entre marchands et clients, où l'ouverture tardive d'un certain nombre de commerces montre un continuel ajustement aux demandes du consommateur. C'est à son extrémité que la rue des Consuls laisse percevoir les avatars qui guettent probablement son évolution. Car ici, face à la rue Souk Sebbat (marché aux chaussures), se tient la Rahba, place animée, odorante et quartier artisanal. C'est dans ce type d'espace que les populations « consomment » de plus en plus leur médina. L'implantation de gargotes, d'éventaires, de charrettes, de magasins, s'y est faite au mépris d'un alignement, tandis que la multiplication des étals accentue l'impression d'installations incontrôlées.
Ici, la dérision imprègne parfois les lieux et les personnages. Certains boutiquiers ne vendent rien, ou presque, tellement leurs métiers sont illusoires : forgeron, vendeur de livres et de périodiques d'occasion, marchand de fripes, etc. Mais le marché qui s'y tient répond certainement aux besoins d'une population locale et un mode « communautaire » de gestion de la voie.... Parmi les effluves nourriciers qui saisissent le passant, l'un des plus forts s'échappe des braseros des marchands de fritures de poissons et de brochettes, particulièrement prisées par certains salariés et fonctionnaires, lesquels, piégés par les distances, doivent renoncer à leurs repas domestiques. Une fois la satiété du ventre atteinte, s'instaure un bavardage qui a l'air de prendre la forme d'un rituel chez certains clients qui y vont de leurs commentaires passionnés, avec l'intention de provoquer des réactions, ou de trouver un exutoire...
Adossé à la Rahba, le marché aux puces matinal de Bab Bhar, avec ses multiples et disparates éventaires, desquels certains vendeurs vous sortent quelques objets dérobés... L'heure très matinale convient probablement à ce souq qui déborde extra-muros et à l'exercice de telles activités adventices.