Le 3 mai 2004 à l'ISESCO ‑ Organisation islamique pour l'Education, les Sciences et la Culture ‑ inaugurait son nouveau siège à Rabat. Son Directeur général, le Dr Abdulaziz Othman Altwaijri, a bien voulu revenir sur les missions de cette organisation.
Dans quelles circonstances lISESCO a‑t‑elle été créée en 1982?
Abdulaziz Othman Altwaijri. L'ISESCO a été créée par décision de la troisième conférence du Sommet islamique, tenue en janvier 1981, à La Mecque et à Taïf. Le 3mai1982 s'est tenue la conférence constitutive de I'JSESCO, à Fès. A l'issue de cette conférence, c'est le candidat du Maroc, M. Abdelhadi Boutaleb, qui a été élu Directeur général de l'Organisation. LISESCO a adopté un plan d'une année, suivi d'un plan biennal. A l'issue de la deuxième conférence générale de l'ISESCO tenue en 1985, à Islamabad, un plan triennal a été adopté. La troisième conférence générale de l'ISESCO, fin 1988, dans la ville d'Amman, donna lieu à un autre plan triennal. En novembre 1993, j'ai été élu Directeur général de I'ISESCO, succédant ainsi au Pr Abdelhadi Boutaleb, avec qui j'avais travaillé auparavant durant six années consécutives en tant que Directeur général‑adjoint, chargé des affaires culturelles,
Pourquoi I'ISESCO a‑t‑elle choisi d'installer son siège au Maroc?
A la demande de Feu SM. le Roi Hassan Il, le siège de l'ISESCO a été implanté dans la capitale marocaine. De par son héritage civilisationnel, sa position géographique, mais aussi son implication dans l'action islamique internationale, le Maroc avait tout pour voir aboutir cette demande. Je rappelle que le Maroc a été l'un des membres fondateurs de l'OC!, Il avait accueilli la première conférence constitutive de celle organisation en 1969, à Rabat, sous la présidence de Feu Hassan II au lendemain de l'incendie de la mosquée Al Aqsa à Al Quds.
Que fait l'ISESCO pour promouvoir une image positive de l'Islam et des musulmans, surtout depuis le 11 septembre?
Depuis sa création et conformément à sa charte, l'ISESCO s'est attelée à promouvoir la culture islamique et à corriger l'image de l'islam et des musulmans à travers le monde par le biais de divers programmes et activités. Je ferai particulièrement référence au programme « dialogue des cultures et des civilisations » que l'ISESCO a mis en oeuvre à partir de 1997 et qui consiste à organiser des conférences mondiales en partenariat avec des instances internationales dans des capitales occidentales. Je citerai, à titre d'exemple, la conférence de Berlin, sous le thème « Le dialogue et la coexistence des cultures », organisée par l'ISESCO en 2000. Nous avons également eu, en 2001, année décrétée par l'ONU année de dialogue des civilisations, nombre d'activités sous le même thème. Et puis il y a eu le li septembre et nous avons redoublé d'effort pour lutter contre la diabolisation de l'islam et des musulmans. Cette mission civilisationnelle, nous la poursuivons à cejour. La dernière conférence en date s'est tenu à Tunis, en février dernier. À côté de cela, nous avons édité nombre d'études et de travaux dont le Livre Blanc. Le site de l'ISESCO comprend une rubrique importante, dédiée à la culture arabo‑musulmane. Nous avons également trois ambassadeurs chargés de promouvoir une image positive de l'islam. De façon générale, nous avons multiplié les activités ayant pour objectif de répandre la connaissance au sujet de la culture et de la civilisation musulmanes auprès des Occidentaux, mais aussi des communautés musulmanes vivant en Occident. Je dirai enfin que nous avons une stratégie d'action culturelle que nous appliquons dans les pays occidentaux et un Conseil supérieur de l'éducation et de la culture pour l'Occident qui compte parmi ses membres plusieurs personnalités occidentales et qui se réunit une fois par an. Nous sommes aussi très actifs dans les pays d'Amérique Latine et d'Asie du Sud‑Est. LISESCO a été la première organisation du monde musulman à condamner les caricatures du prophète parues dans un journal. J'ai reçu ici même, à Rabat, le Directeur général du Centre danois de la culture et du développement. À son retour à Copenhague, il a, au nom du centre qu'il préside, condamné ces caricatures,
Pouvez‑vous nous en dire davantage sur le Livre Blanc?
Le Livre Blanc a été édité en 2001. Ce fut une contribution de l'ISESCO à la célébration de l'Année internationale du dialogue entre les civilisations. Élaboré dans les trois langues (arabe, anglais et français), il comprend les conventions adoptées par l'OCI, I'iSESCO, l'ONU et l'Unesco relatives au dialogue entre les civilisations. Mais le Livre Blanc insiste surtout sur l'importance du dialogue à une époque où l'humanité traverse une phase critique de son histoire. En effet, le dialogue s'impose comme une option stratégique pour relever les défis majeurs qui se dressent devant la communauté internationale. La coexistence entre les peuples et les nations en est bien un. Le dialogue s'avère être le meilleur moyen pour matérialiser cet idéal en dissipant les causes des tensions et des antagonismes qui sont à l'origine des crises internationales. Nous prenons part, dans quelques jours, à l'instance suprême de l'alliance des civilisations qui a été créée par l'ONU et présidée par les Premiers ministres turc et espagnol.
Comment réagissez‑vous aux pressions occidentales concernant la nécessité de réformer les programmes scolaires incitant à l'extrémisme dans les pays arabes?
LUSESCO rejette toute ingérence dans les politiques des états membres et toute autre forme de pression. Les changements des programmes scolaires devraient émaner d'une volonté interne dans les pays concernés. Certes, certains contenus éducatifs peuvent véhiculer des idées extrémistes. Mais ce ne sont pas des textes sacrés. Tout programme scolaire devrait être reconsidéré en fonction des objectifs qu'il est censé atteindre. Si nous rejetons toute intrusion dans nos politiques intérieures, nous invitons tous les États membres à moderniser leurs programmes éducatifs et à les rendre plus à même de sensibiliser aux valeurs de tolérance et aux impératifs de développement. Ceci dit, les contenus scolaires de l'Occident ne sont pas exempts de dérives et de propos islamophobes.
Tous les pays arabes connaissent une problématique linguistique due à la présence de dialectes locaux et de l'arabe classique. Aujourd'hui, les différents peuples arabes ne se comprennent pas ou du moins difficilement. Qu'en pensez‑vous?
L'identité même de la Umma est liée à la religion, à la culture et à la langue arabe. Celle‑ci a durant des siècles été un facteur d'unité pour toutes les nations musulmanes. L'arabe a été, avant d'autres langues, la langue des sciences et de la connaissance, Aujourd'hui, malheureusement, l'usage de l'arabe est restreint aux facultés et aux cérémonies officielles. À côté de cela, les différents dialectes occupent de plus en plus le terrain. L'une de nos missions à l'ISESCO est de promouvoir la langue arabe aussi bien dans les milieux des natifs qu'auprès des non arabophones. Nous pensons que l'évolution des dialectes ne devrait pas se faire au détriment de l'arabe classique, la langue du Coran. Nous appelons tous les États membres à élargir l'usage de l'arabe classique, mais à côté de cela nous invitons surtout les linguistes à mener un travail sur la langue en vue de la moderniser, de l'enrichir et de la faire évoluer pour qu'elle redevienne à nouveau la langue de la science. Ce travail devrait aboutir aussi à une langue médiane qui permettrait une meilleure compréhension entre les différentes populations arabophones. Nous encourageons également l'apprentissage des langues étrangères. Les sociétés qui ne protègent pas leur langue mère sont menacées d'acculturation.
L'ISESCO a‑t‑elle un programme de classement du patrimoine islamique?
Nous venons de mettre en oeuvre un programme de classement du patrimoine islamique. Nous sommes actuellement en phase d'inventaire. Ce programme contribuera à faire connaître les différents monuments islamiques et à sensibiliser à la nécessité de les préserver. Certains monuments sont déjà classés par l'Unesco, d'autres ne le sont pas encore. De toute façon, les deux organisations collaborent ensemble, en vertu d'un accord de coopération que nous avons signé avec l'Unesco. Par ailleurs, le programme de l'ISESCO des capitales culturelles, mis en oeuvre depuis 2005, joue un rôle dans ce sens. Cette année, ce sont trois vifies qui sont célébrées. Il s'agit d'ispahan, d'Alep et de Tombouctou.
L'ISESCO a‑t‑elle un rôle à jouer concernant la préservation du patrimoine arabo‑musulman d'al Andalus?
Nous collaborons avec les instances concernées. Je suis moi‑même membre du centre d'études andalouses. Mais l'ISESCO ne peut pas intervenir directement concernant les monuments d'al Andalus. Je rappelle que ces monuments se trouvent dans un pays souverain qui est l'Espagne. Il faut se féliciter qu'il s'agisse d'un pays riche qui ne ménage aucun effort pour la préservation de son patrimoine historique devenu aujourd'hui une grande attraction touristique.
Que pouvez‑vous nous dire sur la bibliothèque de l'ISESCO?
La bibliothèque de l'ISESCO comprend exclusivement des études que nous avons éditées. Nous avons une moyenne de dix publications par an en arabe, en français et en anglais dans les domaines d'intervention de l'ISESCO: éducation, sciences et culture. Un centre d'information et de documentation en est responsable. C'est une bibliothèque moyennement grande et élégante.
Elle est ouverte aux chercheurs qui peuvent s'y documenter ou y acquérir des volumes. Nous y organisons de façon régulière des formations autour des métiers de la bibliothèque: documentation, archivage, etc.
Vous avez été décoré en mai dernier du Ouisssam Alaouite de l'Ordre de Commandeur. Quelle est la symbolique de cette décoration?
En effet, j'ai eu l'insigne honneur de recevoir le Ouissam Alaouite de l'Ordre de Commandeur de SM. le Roi Mohammed VI. S.A.R. le Prince Moulay Rachid m'a décoré de ce Ouissam, le mardi 16 mai, dans sa résidence à Rabat. Je lis en cette décoration une considération des efforts déployés par l'ISESCO pour le rayonnement de la culture et de la civilisation islamiques. C'est un grand honneur et une grande fierté pour moi.
