Une architecture de terre

Nous laissons Errachidia derrière nous. Quelques kilomètres plus loin, une pancarte désigne l'emplacement de la Source Bleue Meski. On traverse un village, M'Daghra. Avant la descente qui nous amène vers la source, sur un large promontoire, le regard découvre au loin comme une ville fantôme, l'ancien et imposant qsar Meski, en ruine. Un espace abandonné, déserté, livré à l'érosion du temps, pour aller près de la route principale où l'électrification et l'alimentation en eau ont été rendues possibles ou plus faciles. Des lotissements nouveaux ont émergé, couleur sable. Si Meski est un des rares qsours entièrement abandonnés pour un village édifié à une demi-heure de marche plus loin, il est une sorte d'alarme pour un patrimoine menacé de disparaître. Le Qsar pourrait être réduit dans les décennies à venir à n'être qu'une curiosité touristique, sorte de musée témoignant d'un mode de vie ancien. Tout le long du voyage, vers les dunes de Merzouga, la route égrène son chapelet de villages aux architectures composites. Les qsours à l'architecture de terre rurale ancienne se trouvent modifiés par les interventions urbaines. Les modes de production et les modes de vie changent. Le qsar n'a plus à remplir son rôle de forteresse défensive vis-à-vis de l'extérieur, de [étranger, assurant un réseau collectif à l'intérieur. Comment assurera-t-il une organisation sociétale intégrant de nouvelles composantes? « Le passage des autonomies locales à la centralisation locale se produit pour le bâtiment rural et son architecture dans la plus grande confusion », note Said Mouline dans « Habitats des Qsours et Qasbas des vallées pré-sahariennes ». Il relève deux types d'intervention locale, l'auto-construction et la construction centralisée. Il existe différentes vitesses d'évolution du milieu local qui sont relatives aux différents modes d'intervention et aux conjonctures du développement local. Les organismes centraux, avec l'établissement de leurs édifices urbanisés, écoles, dispensaires, lycées, et les divers services publics avec éclairage des rues, électricité domestique, dallage de certaines rues, agissent par leur architecture sur l'espace local et sur le quotidien des habitants. Said Mouline distingue différentes « destinées» des qsours. Tous ne connaissent pas la même transformation. Certains sont équipés intra-muros et tentent leur renouvellement selon leur propre ordre foncier et technique de base. Mais ils sont rares. D'autres qsours sont voués à une restauration et à une nouvelle affectation. Ils ne seront plus alors que des vestiges. Enfin, il y a ceux qui deviennent des taudis et servent d'habitation à la population la plus pauvre. Ils sont voués à une mort prochaine. Il pose une question essentielle au devenir des qsours qui ne peuvent que changer sous la pression économique, touristique, urbaine et sociale: « Est-ce une identité rurale ou une identité urbaine qu'il conviendrait de donner aux villes? ». Les mutations des sociétés sont inéluctables. Il s'agirait de trouver des compositions harmonieuses entre les architectures et les technologies locales revalorisées et les architectures centralisées.

« L'eau n'est pas nécessaire à la vie, elle est la vie », disait Saint-Exupéry. 11 n'y a pas assertion plus profondément sentie que dans le désert. Matrice de la vie, elle habite les cellules de notre corps, elle nous donne vie, elle rend la vie possible. Dans les espaces où elle se fait rare, elle est précieuse, elle est sacrée. Mais elle est un bien fragile, un trésor gaspillé. L'activité humaine s'est développée dans le Tafilalet depuis des siècles grâce à la maîtrise des ressources en eaux superficielles et souterraines. Malgré son altitude, c'est l'aspect pré-saharien avec de grandes étendues tabulaires et dunaires qui domine. Quand la palmeraie Ziz apparaît dans la vallée, c'est un enchantement. Un couloir de vie qui s'étend sur plus de 150 kilomètres, bordant souvent la route principale jusqu'à Rissani et passant entre les gorges profondes, les parois abruptes des falaises, les plateaux désertiques. On ne peut manquer de s'arrêter pour embrasser du regard l'étendue verte et salvatrice. Palmiers, oliviers, champs de luzerne et d'orge et, entre les champs, l'oued Ziz et les ségulas. La Palmeraie fait l'effet d'un baume. Elle est une invitation à la fraîcheur de ses ombrages. c< À l'origine, les habitants du Tafilalet profitaient des nombreuses résurgences de la nappe et d'une semi-pérennité de l'oued Ziz. Une bonne couverture forestière de l'Atlas assurait une régularisation des cours d'eau », écrivent Tabet A. et Meski D. dans « Quelques aspects de la problématique du développement du Tafilalet ». À partir du xlIIe siècle, la région souffre d'un déboisement excessif. Les sources tarissent, le régime des oueds est perturbé, l'irrigation devient dépendante des crues. Dès le xve siècle, des constructions d'ouvrage sont réalisées pour la maîtrise des eaux de crue et le captage des eaux souterraines avec les Khettaras. Au xvii6 siècle, l'équipement hydraulique traditionnel a pris à peu près l'image qu'il a aujourd'hui. Dans les années trente, les autorités consolident « les ouvrages existants en mettant en place des systèmes de répartiteurs et de vannes en tête des séguias ». Après la crue catastrophique de novembre 1965, la décision est prise de construire un barrage afin de mieux réguler les apports de l'Oued Ziz et d'assurer une meilleure maîtrise de l'eau. Le réseau traditionnel des séguias est remplacé par un réseau moderne de canaux bétonnés, munis d'ouvrages de contrôle et de répartition. L'irrigation est plus étalée dans le temps et connaît moins de déperdition et d'évaporation avec des contrôles de durée et de lâchers des eaux. Ces derniers assurent les besoins d'une campagne céréalière d'une part, l'irrigation des palmiers et de la luzerne d'autre part.

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