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Tanger, entre ses deux côtes, entre une mer intérieure et un océan infini, Tanger, une nouvelle fois décliné en d'autres lieux, d'autres bâtisses, d'autres rencontres, Tanger ressassé, pour ne pas oublier un héritage à sauvegarder.

Ils tournent le dos à la ville, assis sur la pierre, entre des tombes, face à la mer et à l'autre rive. Ils viennent, comme chaque fois, regarder à nouveau cet ailleurs dont la mer les sépare. Ils attendent et rêvent de routes maritimes, de ponts et de tunnels improbables qui uniraient les terres. Ils tournent le dos à la ville, à son passé qui plonge si profondément ses racines dans le temps, à son passé glorieux où la réalité et le mythe tissent une inextricable et inépuisable histoire épique. Ils viennent seuls, en couple, en famille, en groupe. Des enfants s'arrêtent sur la route de l'école. Certains n'ont pas le temps de s'asseoir sur les rochers. Ils arrivent en toute hâte, jettent un regard sur la mer et au-delà. Un regard suffit. Tanger est la ville du rêve de l'ailleurs, du voyage, du départ. N'est-ce pas à Tanger que naquit l'écrivain arabe Ibn Battuta, l'un des plus grands voyageurs de tous les temps? Toute déambulation dans la ville de Tanger devrait commencer et finir par une halte sur ce promontoire phénicien. Là, entre les tombes puniques qui, aujourd'hui, servent de dépotoir, se lit l'impossibilité de ces Tangérois de rêver leur ville. L'attente et l'espoir sont ceux d'une autre côte. L'esprit ressasse d'autres noms, Tarifa, Algésiras... Sous leurs pieds et leurs mains s'effondre un legs merveilleux du passé. Ils ne le sentent pas. La nécropole survit. Il ne s'agit pas d'en interdire l'accès. Au contraire. Faire d'un cimetière un lieu de promenade et de halte donne à la mort quelque chose de paisible. Mais l'ignorer et le « poubelliser » sont le signe d'un malaise profond.

Rencontre avec Rachid Taferssiti

« Encore écrire sur Tanger? On devrait l'interdire! », s'exclame malicieusement Salomon Ben Dahan, né à Tanger il y a quatre-vingt-quatorze ans et qui nous reçoit dans son bel appartement, rue Pasteur. Sans doute. Tout a déjà été dit. Ce n'est pas sans une certaine gêne et beaucoup d'humilité qu'on se décide d'ajouter son grain de sable à la vaste étendue des écrits. Mais écrire sur Tanger participe d'une démarche volontariste de faire écho à ceux qui se battent quotidiennement pour préserver Tanger de la destruction de son patrimoine. Des personnes incarnent ce combat. Rachid Taferssiti Zarouila, banquier à la Populaire de Tanger, est de celles-ci. Membre fondateur et Président de l'Association Régionale « A1 Boughaz » pour la défense du patrimoine, il n'a de cesse de s'élever contre les atteintes aux bâtisses du passé. Ce n'est point de nostalgie dont il s'agit. Il n'est pas un contemplatif du passé uniquement attaché à redresser les ruines pour le plaisir de maintenir en vie l'image d'un Tanger légendaire. Et si nostalgie il y a, c'est pour lui une nostalgie active. Le passé, avec ses riches éclats, est un tremplin pour l'avenir. Tanger d'hier. Tanger de toujours. Tanger de demain. Cette identité multiple du Marocain doit être vécue de l'intérieur. Pour intérioriser et vivre cette dimension profonde de l'identité, peut-être serait-il temps de travailler sur son rapport au passé. Respecter une tombe punique, c'est commencer à ancrer sa petite histoire dans une autre histoire, plus vaste. Rachid Taferssiti n'enfouit pas sa tête dans le passé pour fuir un présent décevant. La dérive des passions est ce qui l'inquiète. La passion de l'immobilier a supplanté la passion des arts. L'abandon du Gran Teatro Cervantès et la destruction récente du conservatoire de musique témoignent de la place de l'art et de la culture dans les priorités de nombreux responsables et agents économiques à courte vue. Si depuis son avènement l'intérêt marqué de S.M. Mohammed VI pour Tanger a fait renaître l'espoir avec la mise en oeuvre de grands projets économiques, dont l'extension du port, la ville est toujours menacée de perdre ses beaux joyaux architecturaux.

Un thé au Café Halafta

Après s'être arraché au rêve éveillé sur la nécropole, sur la place du quartier Marshan, notre ami Rachid nous fait découvrir « Le » café Halafta où se retrouvent les étudiants, les retraités et tous les Tangérois nostalgiques. À l'ombre de grands arbres, on peut y déguster un thé noir avec de la menthe, de la verveine, de l'absinthe et des fleurs d'oranger dans un grand verre, une particularité de la maison. Mais, surtout, on peut assister tous les vendredis à un concert de musique andalouse dans un jardinet. Les musiciens et les mélomanes s'y retrouvent. Le Café Halafta est ancré dans la mémoire de tous les Tangérois, à l'instar du Café Hafa, situé non loin de là. Tous deux ont ouvert leurs portes dans les années vingt.

L'incontournable halte au Café Hafa

Encore une fois, retrouver le Café Hafa protégé des regards indiscrets, avec ses terrasses étagées sur une pente qui surplombe la mer. Le paysage qui s'ouvre, avec la bande côtière au loin, est sans doute le même que celui contemplé du promontoire phénicien. Mais ici, dans le café de feu Ba M'hammed, fier pêcheur, vieux fils du Marshan, c'est un autre temps qui surgit. Un autre rythme. Les noms d'écrivains célèbrent nous reviennent en mémoire. Non pas que le passé nous tienne, mais il lance des signaux. C'est comme un appel. Le Café Hafa est aussi menacé de n'être plus ce lieu au « mobilier vétuste » et à la vue imprenable. Les chaises en plastique ont remplacé les chaises en bois. On ne pense plus au passé quand il s'est harmonieusement intégré au présent. Rachid Taferssiti est l'oeil de Tanger. Il traque tous les changements, l'inquiétude au front. Il sait que le changement est rarement pour le meilleur. Sirotant un thé à la menthe, deux jeunes hommes attirent notre attention. Ils parlent de bateau, de plongée, de durée à tenir sous l'eau en cas de naufrage, du nombre de personnes pouvant embarquer, de la météo... Une scène de la tragédie des « harragas » en train de se jouer devant nous.

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