La librairie des Colonnes, avec Rachel Moyal

Une ville qui évoque le nom de tant d'écrivains, la ville où résidait Mohamed Choukri jusqu'à sa mort, la ville sortilège de Lotfi Akalay et de Tahar ben Jelloun, vieux complices d'antan, devait avoir sa librairie. Elle en a une. Et le coeur de ce lieu fut pendant très longtemps, Rachel Moyal. C'est une femme élégante, aux yeux bleus pétillants et qui a son francparler. Elle est née à Tanger, dans le quartier du Marshan. La famille de son grand-père s'est installée au Maroc dans les années 1800. Rachel est la seule femme juive marocaine à avoir été décorée « Chevalier des Arts et des Lettres ». Elle est venu à la librairie par hasard. La Librairie des Colonnes avait ouvert ses portes en 1949. C'était alors une antenne de Gallimard. Après l'indépendance, la situation de la librairie changea. Son époque glorieuse, qui connut son apogée entre les années quarante et cinquante, prit fin en 1960. En 1972, elle était au plus mal. On pressentit Rachel pour y travailler. Elle y resta vingt-cinq ans et fit de la Librairie des Colonnes un lieu qu'on ne pouvait ignorer à Tanger. Rachel évoque la grâce de Dieu. Mais ce fut aussi un travail intense. Une présence régulière, de neuf heures à six heures du soir. Lire, être informée, rendre des services, trouver le livre introuvable, proposer parfois un livre rare, diversifier l'offre de lecture, les lectures dans une ville polyglotte où de nombreux Tangérois passent aisément du français à l'espagnol ou à l'arabe. Tanger, c'est aussi cette rumeur des langues, ce mélange de mots, ce va-et-vient entre plusieurs langues. Il y a aussi une autre langue qui fut une spécificité du Nord du Maroc. Le juif tangérois parlait un idiome familial et communautaire judéoespagnol qui, au contact de l'arabe, devint la « haketiya ».

L'école du « Petit Kaiser »

Une jeunesse nantie entre bruyamment dans ce qui fut le palais de l'Empereur d'Allemagne, Guillaume II, inauguré en 1893, et qui est le premier établissement rénové de Tanger. L’œuvre de rénovation est celle de l'architecte-urbaniste, Jean-Marie Levasseur Berlioz. On doit à son propriétaire marocain, Hassan Alaoui, l'initiative de la restauration. C'est une architecture européenne que l'on peut retrouver en Italie. On y distingue les influences égyptiennes de l'époque. Le bâtiment étonne par ses couleurs, jaune, rose et vert amande. L'architecte, après ponçage de l'édifice, a reconstitué ses couleurs d'origine.

Alors que des travaux étaient encore en cours, cet édifice a été classé monument historique. La reconnaissance de l'intérêt et de la beauté du bâtiment est un gage de protection, mais elle a paradoxalement fait interrompre la restauration en cours. Il continue néanmoins à faire office de collège. Étudier dans un tel lieu pourrait favoriser la conscience de la beauté du legs du passé.

Tanger, ville de lumière

Tanger est essentiellement sa lumière. Avant de quitter la ville, nous passons une dernière fois devant la Villa de France où Delacroix vécut en 1832 et Matisse dans les années mille neuf cent dix. Les grilles sont fermées. Des ordures jonchent le sol. Les herbes folles poussent. Les fenêtres ne sont plus que des trous aveugles. À l'une d'elles, l’œil de Matisse jouissait de l'éclat de la lumière du Nord. Aujourd'hui, l’œil de Matisse est un trou noir

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