De 10.000 habitants en 1830, la ville passe à 40.000 en 1906. En cette fin du XIXe, chaque pays possède son bureau de poste, son télégraphe et ses écoles. Le corps diplomatique s'est déjà octroyé des compétences traditionnellement données au Pacha. L'ingérence dans la surveillance sanitaire se manifeste dès 1798, lors de la première épidémie de peste. A ce moment, le conseil, composé de tous les consuls, doit faire face au fléau qui décime une bonne partie de la population locale. Cette intervention dans l'arrêt de la propagation de la peste lui vaut la reconnaissance des autorités marocaines.
Le gouvernement concède alors à ce conseil un pouvoir d'intervention dans pareil cas. Plus encore, il abandonne un droit souverain, celui du contrôle sanitaire, au profit des représentants étrangers. Cette délégation de pouvoir induit une reconnaissance officielle du gouvernement local de ces représentants comme « entité internationale ».
Cela va encore se renforcer lors d'une autre épidémie de peste en 1818, quand les recommandations de quarantaine mises en place par le conseil sanitaire européen n'est pas respecté. 20 °/, de la population en meurt et le pouvoir du conseil s'accroît, face à l'immensité de la catastrophe.
En 1834, le Sultan étend l'autorité du conseil en lui laissant le contrôle des débarquements des Marocains, ce qui signifie alors un droit de regard dans l'organisation du pèlerinage maritime aux lieux saints de la Mecque.
Les pouvoirs de ce conseil sanitaire ne s'arrêtent pas là. Quelques années plus tard, ils s'étendent et finissent par englober toutes les questions relatives à l'hygiène dans les ports marocains.
C'est à cette époque, vers 1870, que Tanger passe au premier rang de la scène diplomatique. Les consulats généraux sont devenus pour la plupart des légations. L'autorité et le prestige du corps consulaire se renforcent au dépend du Makhzen. Ii constitue une Commission d'hygiène qui, très rapidement, obtient les mêmes pouvoirs qu'une commission municipale. En 1892, le Sultan reconnaît son existence légale. La commission s'octroie alors de nouveaux pouvoirs dans le domaine urbain : pavage et entretien des rues, nettoyage de la ville, adduction des eaux, surveillance des marchés.
Mais tous ces pouvoirs ne sont que la suite logique d'un grignotage de droits au dépend du Sultan. En 1881 déjà, le corps diplomatique établi un règlement
pour ta perception dos droits de porte qu'il modifie en 1896 sans se soucier de l'avis des autorités marocaines.
Un autre exemple flagrant est celui de la construction du phare au C'ap Spartel A cet endroil, plus de huit navires tirent naugfrage en moins (le cinq ans. Celui d'une corvette brésilienne, la <: Dona Isabelle », en 9860, lit plus de 100 morts. Les représentants étrangers décident l'édification de ce phare et imposent leur décision au Sultan : 1a construction « d'un phare marocain international du cap Spartel ». L'antinomie de l'expression en dit long sur le caractère des tra
vaux.
Le terrain est tout de même fourni en 1881 par le Maroc, tout comme les fonds pour la construction. Le Sultan en garde « l'intégrité territoriale et 1a propriété » (convention du 31 mars 1865 mais il laisse aux puissances européennes l'entretien, la gestion et tout droit de regard sur 1e fonctionnement du phare. Il se base sur le fait que le Maroc ne possède pas de marine de guerre, ni de commerce et que, de ce fait, il n'a aucun intérêt à son entretien. Une Commission internationale du Cap Spartel est alors créée.
Le Makhzen se voit pris entre deux feux : d'un côté, l'acceptation du fait accompli, c'est à dire 1a mainmise européenne, le sacrifice d'une ville à l'extrémité du territoire pour préserver les capitales de l'intérieur et de 1'autre, la réaffirmation de sa souveraineté qui passe par la défense de la marocanité.
Pendant ce temps, Tanger s'encanaille. Un prolétariat espagnol se déverse sur la ville, ce qui lui donne une touche nouvelle. A la fin du XIXème on en dénombre 3000, sur les 3500 européens établis dans la ville. Pour la plupart, ils exercent des métiers dont les Tangérois ne veulent pas. Les femmes de petite vertu se font prostituées, les plus respectables, femmes de ménage. Quant aux hommes, ils se replient sur des métiers d'artisanat, tel que 1a menuiserie, ou la cordonnerie. Leur esprit de corps est très fort. Le fer mai 1891, les rues de 1a ville sont sillonnées par la première manifestation populaire et socialiste qui devient chaque année un rituel. Les chants révolutionnaires et anarchistes fusent. Le cortège se termi
ne assez rapidement dans les dizaines de tavernes que compte déjà la ville.
La bourgeoisie, qui rivalise à cette époque avec celle de Fès, porte un mil critique sur ces intrus qui viennent perturber sa tranquillité.
Et cela ne va pas aller en s'arrangeant. Le commerce mais aussi la contrebande prend une importance croissante dans la vie de la cité, brassant alors une population venue d'autres horizons. Selon René Leclerc la plupart des Tangérois sont < d'honnètes gens, petits commerçants, artisans, et agriculteurs. Mais se mêlait à eux un mauvais élément, dont la présence souillait les rues de la ville... voyous, gibiers de potence, déserteurs, anarchistes, épaves d'Andalousie et des presidios venus chercher à Tanger un asile contre les poursuites de la justice. »
